Annee: 2005
Edition: /
Prix du TFE 2005 – ISACF La Cambre
Avant-propos
Aucun «citoyen du monde», et encore moins l’architecte, ne peut prétendre être isolé ou indépendant du développement du capitalisme (c’est-à-dire, actuellement, de la consommation massive de biens, de services et d’expériences). Même s’il n’y prend pas part directement, tout citoyen est confronté, même superficiellement - et il reste à prouver qu’il est encore possible aujourd’hui de n’y être confronté que superficiellement - à ce phénomène global. Ce système organisateur de la société occidentale depuis maintenant près de deux siècles s’est installé dans ce qu’on pourrait appeler sans difficulté la «tradition capitaliste», notamment grâce au développement de ce qui apparaît de plus en plus comme une forme «d’éthique de consommation».

De nombreuses recherches s’accordent sur l’importance grandissante de la culture de masse dans notre société. S’attaquant dorénavant à tous les niveaux de notre quotidien (économique, social, politique, technologique, moral… et spatial), le capitalisme devient transcendantal: plus rien ne lui échappe !

Dans le flux de l’évolution extrêmement rapide de tous les mécanismes économiques et sociaux, la sensation d’oppression que pouvait engendrer le capitalisme fait place à l’étourdissement ou même à l’aveuglement. Par son caractère englobant, il nous est de plus en plus difficile de faire une lecture claire de ses principes de fonctionnement. Le risque d’une espèce d’apesanteur réflexive s’abat sur nous.

Prenons par exemple l’évolution des technologies informatiques et de la communication. Cette évolution toujours plus rapide et instable est sans doute éclairante comme métaphore générale de l’évolution de notre société de l’information: les accessoires informatiques, les logiciels, les ordinateurs, les systèmes de communication (email, web-conférence, webcam, téléphonie mobile, etc.), à peine mis sur le marché, sont déjà dépassés pour la plupart ! Comment, dans un tel contexte, ne pas perdre la face et se laisser submerger par le flot de consommation ?
A peine posée, toute analyse du capitalisme contemporain pourrait alors sembler désuète.

seulement son «démodage» quasi immédiat, mais purement et simplement mener à son avortement (comme en témoigne le projet de l’OMA pour Universal, qui, malgré toutes ses qualités, marquait le décalage de l’architecture face aux nouvelles nécessités de cette multinationale) !

Comment alors ne pas s’interroger sur les logiques organisatrices du capitalisme ? Comment ne pas espérer une compréhension générale de ses conséquences, malgré leur fugacité ?

C’est donc autant en citoyen qu’en futur architecte qu’il nous semble primordial de nous lancer, surtout en fin d’études, à la fois dans une réflexion globale sur le système économique et social aujourd’hui, et dans une analyse du rôle de l’architecture dans cette société, à une époque où nombreux sont ceux à clamer l’insignifiance voire la mort de l’architecture et de l’urbanisme ! Profondément ancrée dans les logiques économiques et sociales dans lesquelles elle évolue, comment prétendre qu’il n’en est pas de même pour l’architecture ? Bien qu’il puisse paraître exagéré de parler d’architecture démodée dès la fin de sa réalisation, sa lenteur peut toutefois entraîner non
«Il devient de plus en plus important pour l’architecte d’agir sur deux plans : produire peut-être de l’architecture, mais également se rendre indépendant de la production pour tenter de comprendre, au niveau le plus élémentaire, ce qui se passe dans le monde et comment certains phénomènes affectent l’architecture»
Rem Koolhaas, Face à la rupture, in Deux conversations avec Rem Koolhaas et caetera, François Chaslin, p.102.

«Un marché a été créé pour tout, et tout est devenu un marché possible. Il y a un marché pour le sexe, pour le crime, pour les drogues (appelé coffee-shops), pour la mort (appelé euthanasie), pour l’argent (appelé subventions), pour la nostalgie (appelé Histoire) et pour l’architecture (appelé Rem Koolhaas)».
Matthijs Bouw et Joost Meuwissen repris de Mart Stam’s Trousers par Valéry Didelon dans La conspiration du réel, in Le Visiteur, automne 2001, p.152.
«Junkspace est post-industriel: il rend incertain le lieu où vous êtes, il obscurcit celui vers lequel vous allez, il démantèle celui où vous étiez. Qui êtes-vous ? Vous pensiez pouvoir ignorer Junkspace, le visiter subrepticement, le traiter avec des airs de condescendance ou l’aimer par procuration… Parce que vous ne pouviez pas le comprendre, vous en avez jeté les clefs. Mais maintenant, c’est votre propre architecture qui est contaminée, qui est devenue lisse à son tour, inclusive, continue, pervertie, animée…»
Rem Koolhaas: Junkspace (texte original): in Mutations, catalogue de l’exposition, Bordeaux, éditions Actar & Arc-en-rêve, 2000, p.756.

«Not only architecture, but also urban planning, landscape architecture and every other discipline that contributes to the design and layout of the physical environment have to deal with the issue of what the experience economy means for them. Independent of the physical and technological environment that make the city, there is the aura, the power of packaging»
Studio Sputnik: Snooze, Immersing architecture in mass culture, éditions NAi Publishers, Rotterdam, 2003, p.13.